Voici une petite tribune que j'ai lu lorsque j'ai été invité à parler de l'écriture (à visée) marionnettique autour d'une table ronde,en présence de Claudine Galéa, auteure, Anne-Françoise Cabanis, directrice du Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes et David Girondin Moab, metteur en scène de spectacles marionnettiques, ancien élève de l'ESNAM.


De ce que j'appelle pompeusement, l'écriture à visée marionnettique


Je ne crois pas qu'on écrive du théâtre, ou qu'on écrive de la marionnette...

On écrit pour le théâtre, en sa direction, l'auteur, le corps de l'auteur (qu'on oublie trop souvent) est tendu vers, fantasme le corps et le souffle des comédiens qui joueront ses mots, c'est un truc sensuelle l'écriture en fait.

(Ça, c'est Eloi Recoing, un traducteur et un marionnettiste qui me l'a apprit : à l'ENSATT, où avec lui nous étions à l'atelier traduction, il nous racontait comment son corps avait rencontrer le corps de Kleist, pendant qu'il traduisait l'oeuvre du poète allemand. Un devenir-autre, un devenir-monstre, parce que le corps de Kleist était inscrit dans ses oeuvres. Et Eloi, tellement plongé la tête, et tout le reste dedans Kleist, le corps d'Eloi, sa langue toute entière, ont alors opéré une mutation, d'Eloi, vers Kleist.)

Un truc de langue, de corps, un truc sensuel quoi.

Et on écrit avec la marionnette, avec l'idée d'elle, dans un coin de la tête, ou mieux encore, avec elle, en transportant son écritoire au plateau, ça c'est chouette, ça ça chamboulle les certitudes de l'écrivain, et c'est toujours bien de pas savoir, de plus savoir, quand on écrit, c'est des grands gars qu'on dit ça, Beckett, Michaux...

Moi je veux être un écrivain qui sait pas, et la marionnette, elle, elle sait toujours mieux que moi, elle me guide, elle me montre les possibles, elle m'ouvre la voix, elle m'invente, amoureuse, de nouveaux territoires pour ma langue, pour mon corps, et avec tout ça, je pense une dramaturgie c'est sûr, mais je suis nouveau, à chaque fois.

L'écriture à visée marionnettique opère un déplacement chez l'auteur, déjà, elle reterritorialise l'auteur dramatique au coeur même du théâtre, elle l'intègre pleinement au processus de création. La solitude de l'auteur n'existe plus.

Dans un processus de création marionnettique, il y a un va et vient constant du plateau à l'atelier de construction, pour harmoniser la marionnette à la proposition scènique. Quand un auteur est là, il y aura tout autant de va et vient du plateau à l'écritoire, le processus n'est pas texto-centré, l'auteur n'est pas sur son beau nuage blanc, non, il est là, les mains dans le cambouis marionnettique à essayer que sa langue colle, il co-construit la dramaturgie avec l'ensemble de l'équipe artistique, d'égal à égal.

C'est de l'écriture de plateau, et co-construire prend du temps, un temps fou.

Il y a je pense autant de process différents que de compagnies qui ont la chance d'avoir un faiseur de mots, un faiseur de présent (car l'écrivain dramatique ne fait que ça, du présent, il écrit pour permettre au comédien d'être ici et maintenant quand ils causent, sinon on s'ennuie).

La_grand_route.jpgL'auteur dramatique est un musicien, et quand il y a marionnette, évidemment il a de la chance, car la marionnette possède son rythme propre, je n'écris pas pareil, c'est pas la même langue qui sort quand un grand échalas érectile enfile une gaine, ou quand une comédienne manipule une robe de grand-mère (j'ai écrit pour des vêtements pendus sur une corde à linge).

Je m'égare, ce que j'aimerais vous causer, c'est de ça : la radicalité, c'est radical que doit être le début, la genèse d'une création. 

Je relève un peu deux grandes façons de faire marionnette :

1) Alors oui, des marionnettistes choisissent de monter des auteurs morts, (grand bien leur fasse), parce que les textes des auteurs morts sont bien vivants, et radicaux, et les marionnettistes adaptent leur écriture de la marionnette à la radicalité du texte.

2) Parfois c'est l'inverse, un marionnettiste a une envie de marionnette, il fantasme de tous ses membres une esthétique, un rapport plastique à l'objet marionnette, un rapport chorégraphique aussi, le marionnettiste est un danseur. Alors ça c'est banco, c'est radical.


Lors de l'écriture de mon texte "Le long de la grand'route" (http://www.lobtusobus.com/#!les-rencontres-de-lobtus-obus-/c23to), Cécile Vitrant, la metteuse en scène avait déjà toute l'esthétique en tête, elle a pu me dire, avant que je n'entre en écriture, quels seraient les objets pour lesquels j'écrirais. Elle avait des contraintes précises à me poser, et c'est à deux déjà, main dans la main, puis avec l'équipe artistique au complet, que nous l'avons traversée, la grand'route.

La marionnette est une écriture à part entière, une écriture plastique, chorégraphique. L'auteur de mots, avec la marionnette, est obligé d'accepter une sorte de deuil, un deuil joyeux, en acceptant que parfois, la marionnette n'a pas besoin de dire les mots pour faire passer les idées, en faisant image. Alors l'auteur coupe, réinvente, en voyant se déployer sous ses yeux les choses insoupçonnées de son écriture, que dévoile la marionnette.

Pour finir, je crois que la marionnette, objet mort, réclame à son manipulateur une force de jeu exceptionnel, je crois malheureusement que je suis un auteur de théâtre qui ne croit plus beaucoup aux comédiens, les pratiques sont trop cloisonnées, je rêve d'un comédien danseur, d'un funambule, comme dans "L'épître aux jeunes acteurs" d'Olivier Py (je suis encore jeune et naïf et j'espère bien le rester).

Le marionnettiste lui, opère un devenir-enfant, il joue, il danse, il joue vraiment, il est là dans ce rituel, il est là ici et maintenant avec son truc mort, il puise dans l'enfance de lui de quoi croire, de quoi nous faire croire à nous aussi qui le regarde, les marionnettistes qui ont dit mes mots à travers leurs marionnettes, leur ont donné ce que je cherchais, un corps, peut être un corps pour de faux ça c'est vrai, mais ils ont fait du ici et maintenant, et c'est ce que le théâtre doit faire, penser ensemble, ici et maintenant.