Cela ne sera jamais assez dit, répété, tambouriné, l'égalité en matière d'accès à la culture est une priorité.

En France, les collectivités territoriales, et les structures socio-culturelles participent bellement à cet effort en étant producteurs des œuvres que les artistes créent. En échange de ce soutien, il leur est très souvent demandé de s'intégrer aux divers programmes d'action culturelle mis en place par les dits-producteurs. Cela prend le plus souvent la forme d'ateliers de théâtre, d'écriture... selon les lieux et les projets.

Dans un cadre donné, il est demandé aux artistes de partager leur pratique, en fait, bien plus que leur pratique, il leur est demandé de transmettre la singularité de celle-ci, et les déplacements qui s'opèrent en elle au sein du projet pour lequel ils sont accueillis.

Cela demande donc un travail de recherche préliminaire.

Les artistes qui bénéficient de ce type de partenariat avec une structure équipée peuvent mener à bien un programme d'action culturelle car celui-ci intervient dans un second temps, quand le processus de création est déjà entamé, quand ils savent concrètement de quoi ils parlent, car sur le plateau, ils ont pu faire ce que tout créateur fait : chercher. Chercher des codes de représentations du réel, chercher à faire ce qu'il faut faire en priorité dans un théâtre : faire sens. Ils ont une connaissance empirique de leur pratique, qu'ils vont pouvoir, tant que faire se peut, partager aux bénéficiaires, aux usagers de l'action culturelle.

L'artiste du théâtre devient ainsi un autre type de médiateur, à ne pas confondre avec les médiateurs culturels, qui eux sont formés et diplômés pour présenter à leur public tout le paysage de la création contemporaine.

L'artiste qui s'inscrit dans une action culturelle, en partageant les éléments constitutifs de sa réflexion sur sa pratique devient celui qui passe, qui opère, qui acte une politique culturelle aux habitants du territoire où il est invité à créer.

Dans ce cas de figure, la compagnie qui produit le projet est financée pour de la création, et l'action culturelle est souvent une contrepartie de l'accueil offert aux artistes. Ceci étant, ces heures d'intervention ne sont pas rémunérées au régime de l'intermittence, ce qui rend les artistes encore plus précaires.

Bien-sûr, il y a autant de "formules" d'action culturelle que de territoires ou de structures qui en mettent en place. Chose courante, une collectivité ou une structure socio-culturelle invite des artistes à s'inscrire dans un projet élaboré par les techniciens de la culture. Ici, il existe un danger, celui de l'instrumentalisation des artistes au service d'un territoire. Dans ce cas de figure, on parle souvent de co-construction, certes, mais la précarité de certains artistes interdit leur radicalité créatrice, par peur de perdre un contrat, ils se plieront à la charte éditoriale établit par leurs commanditaires, ce qui évidement est regrettable.

Comment solutionner cela ?

Tout est une question d'approche, d'acception de l'action culturelle, ce n'est pas aux artistes d'intégrer des données qui ne nourriraient pas leur processus créatif. Quand un territoire ou une structure travaille à l'élaboration d'un cadre d'interventions clair, répondant à des contraintes précises, il a tout à gagner à laisser carte blanche aux artistes, qui pourront co-construire un projet, non pas avec les techniciens de la culture, mais bel et bien avec les habitants du territoire où ils sont invités à travailler. La façon optimum d'intégrer des artistes à un projet territorial est de les laisser présenter l'entière singularité de leur démarche, dans une étroite collaboration avec les habitants. Ainsi, les habitants deviennent eux-mêmes les acteurs du projet, en pratiquant une démarche co-construite avec les artistes sélectionnés par les techniciens de la culture. Les artistes apportent leur pratique, leur regard neuf, les habitants leur connaissance profonde du territoire, le dialogue se fait d'individu à individu, et non plus d'artiste à bénéficiaire.

Prenons l'exemple des CLEA (Contrat Local d'Education Artistique), où les artistes, sur quatre mois de résidence-mission sur le territoire qui les accueillent, ont trois semaines consacrées au montage de leur projet, à la prise de contact avec les structures scolaires, associatives, et socio-culturelles afin de présenter leur "univers" et de co-construire avec elles un champ d'action culturelle.

Ici, les artistes sont rémunérés pour de l'action culturelle, qui peut difficilement être payée au régime de l'intermittence du spectacle. Par exemple, dans le cadre d'un CLEA, le territoire organisateur n'est pas habilité à rémunérer les artistes à ce régime, il lui faut trouver un prestataire de service, comme la SMart, qui saura solutionner cela assez acrobatiquement.

Ce que les politiques ont fort heureusement compris, et les artistes du théâtre sont là pour éviter qu'elles le remettent en question, c'est que le théâtre est un outil majeur quant à la préservation de la démocratie, grâce à ce que seul le théâtre se propose de faire, créer une assemblée médidative, qui va réfléchir ensemble à un sujet donné, et ce, le temps de la représentation. Le théâtre est avant tout une tribune collective et citoyenne, qui invite chaque personne de l'assemblée à penser à son endroit, à opérer une nécessaire resingularisation.

Mais cette assemblée théâtrale n'est pas uniquement constituée de l'équipe artistique qui porte le projet. Non, le projet du théâtre est de créer une assistance, le public n'assiste pas à la représentation, il l'assiste, à proprement parlé. Ainsi, au théâtre, pendant la représentation, l'oeuvre est collective, c'est du 50/50 comme dit Enzo Cormann, auteur et penseur du théâtre, 50% par les artistes, 50% par le public.

C'est cela que l'action culturelle doit apporter à ses usagers, leur offrir une tribune où ils pourront se penser, s'exprimer, singulièrement, sur une thématique donnée. La clé de la réussite d'un projet comme celui-ci réside peut-être dans ce que nous appelons la création participative. Ici, les artistes montent un projet, en étroite collaboration avec la structure ou le territoire qui les accueille. Ce projet d'action culturelle présentera à la fois la spécificité des pratiques artistiques ainsi que les enjeux de création relevés par les artistes.

Les habitants deviennent des participants qui s'engagent pleinement dans un processus de création. Ici, artistes et participants sont acteurs du projet de façon complètement égal. Les artistes apportent leur savoir-faire aux participants qui sont invités à s'en emparer, et à co-construire une proposition théâtrale.

Des séances de répétitions publiques réalisées par les artistes en destination des participants sont les bienvenues, afin que les artistes puissent présenter les éléments de leur recherche, leur "univers artistique", dans l'optique de créer du débat avec les participants, que ceux-ci puissent se positionner au sein même de la pratique des artistes.

Ce genre de projet rentre dans les lignes de financement de l'action culturelle et ne permet donc pas aux artistes de se dégager des temps de création. Or, un artiste ne peut accomplir d'action culturelle sans recherche préliminaire, sans cela, au mieux, il prendra la place d'un médiateur culturel et dispensera sa connaissance empirique en matière de création contemporaine.

Pour que l'action culturelle soit effective, il faut permettre aux artistes qui s'inscrivent dans une démarche de médiation, de se dégager du temps pour préparer leurs interventions, de se dégager du temps de recherche, au plateau, afin de créer la matière qu'ils proposeront aux habitants participants.

Un praticien du spectacle vivant opère des déplacements constants dans son art, c'est donc ces mêmes déplacements qu'il est intéressant de partager au sein de projet d'action culturelle.

Il faut donc revoir les conditions de financement de l'action culturelle, pour permettre aux artistes de chercher ce qu'ils vont ensuite partager. Permettre aussi, que ces heures d'actions culturelles qui s'ancrent dans une démarche de création participative soient rémunérés comme de la création professionnelle, pour ne pas pénaliser les artistes qui font le choix de créer en lien étroit avec les destinataires de leur création, le public.